- Aurélie Castillo-Pereira
- 16 févr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
Les affaires médiatisées impliquant des violences sexuelles constituent aujourd’hui un phénomène d’exposition collective prolongée à des récits potentiellement traumatiques.
Au-delà de leur dimension judiciaire et sociale, elles soulèvent une question de santé publique : quels effets peut avoir la répétition de ces contenus sur les personnes ayant été exposées à des violences ?
L’exposition répétée à des contenus médiatiques relatant des affaires de violences sexuelles n’est pas sans risques. Elle peut avoir des effets psychologiques à la fois sur la population générale et sur les personnes ayant vécu des violences interpersonnelles.
Dans la population générale, une exposition prolongée à des récits traumatiques peut entraîner ce que l’on appelle un trauma vicariant, c’est-à-dire une détresse psychologique résultant d’une exposition indirecte à des événements violents à travers des récits, des images ou des témoignages. Il ne s’agit pas d’avoir vécu l’événement soi-même, mais d’en être exposé de manière répétée au point que cela modifie la perception de la sécurité, du monde ou des relations humaines.
Chez les personnes concernées par des vécus de violences, l’impact peut être plus marqué. Certaines décrivent une réactivation de symptômes tels qu’une augmentation de l’anxiété, des troubles du sommeil, une intensification de l’hypervigilance, une altération de l’humeur ou encore une augmentation des consommations de substances psychoactives. Ces manifestations peuvent correspondre à une réactivation partielle de réseaux mnésiques liés à l’expérience traumatique initiale.
L’exposition répétée à des récits médiatiques de violences sexuelles peut également constituer un facteur déclenchant secondaire, susceptible de favoriser l’émergence tardive de symptômes post-traumatiques auparavant subcliniques. Cette présentation correspond à ce que le DSM-5-TR désigne comme un trouble de stress post-traumatique à manifestation différée.
En ce qui concerne les personnes concernées oar des vécus de violences, ces réactions peuvent s’expliquer par les mécanismes d’encodage et de réactivation des souvenirs associés à un événement traumatique. Par encodage, on désigne la manière dont le cerveau enregistre une expérience au moment où elle se produit, en liant entre eux plusieurs éléments : perceptions sensorielles (images, sons, odeurs), réponses physiologiques (accélération cardiaque, tension), émotions (peur, honte, colère) et interprétations cognitives (par exemple « je suis en danger » ou « je n’ai aucun contrôle »).
Lorsque certains de ces éléments réapparaissent plus tard dans l’environnement, ils peuvent réactiver le souvenir et les réponses associées de façon automatique.
Quand un détail du présent suffit à réactiver le passé
Les souvenirs liés à un événement traumatique peuvent être encodés avec une forte charge émotionnelle et une intégration contextuelle incomplète.
Ils sont alors plus facilement réactivés par des indices sensoriels ou symboliques présents dans l’environnement actuel, c’est-à-dire par des éléments qui présentent une similarité, même partielle, avec l’expérience initiale. Il peut s’agir d’indices perceptifs comme une odeur, un timbre de voix ou une configuration relationnelle particulière, mais aussi d’indices plus abstraits tels qu’une dynamique de pouvoir, une posture d’autorité perçue comme menaçante, un climat d’injustice ou un sentiment d’impunité systémique.
Contrairement à un souvenir ordinaire intégré dans une narration cohérente de sa propre histoire et inscrit dans une chronologie identifiable et situé clairement dans le passé (c’est-à-dire contextualisé dans le temps et rattaché à une représentation stable de soi), un souvenir lié à un événement traumatique peut rester principalement associé à des éléments perceptifs et émotionnels spécifiques. Il peut demeurer organisé autour de sensations, d’états corporels, de dynamiques relationnelles ou de sentiments tels que l’injustice ou la menace, sans être pleinement intégré dans une continuité autobiographique stable.
L’exposition à un récit médiatique décrivant des dynamiques de pouvoir, une impunité institutionnelle ou des violences à l’égard de personnes vulnérables peut activer ces réseaux associatifs, même en l’absence de similitude factuelle directe.
Ce qui s’active n’est donc pas une simple réaction à l’événement actuel (le déclencheur), mais aussi et surtout le souvenir antérieur, par similitude avec ce dit événement actuel.
Autrement dit, le cerveau ne réagit pas à la situation médiatique elle-même, mais à la similarité perçue avec ce qui a déjà été vécu.
Réactivation symptomatique
Lorsque ces réseaux sont activés, plusieurs manifestations peuvent apparaître :
augmentation de l’anxiété
hypervigilance
troubles du sommeil
souvenirs et pensées intrusifs
images mentales involontaires
altération de l'humeur
irritabilité
augmentation des consommations de substances psychoactives/mésusage d'un traitement psychotrope en cours
sentiment de menace diffuse et d'impuissance
On peut également observer des phénomènes de reviviscence. La reviviscence correspond à la réactivation involontaire d’éléments du souvenir traumatique sous forme d’images mentales, de sensations corporelles ou d’émotions intenses. La personne reste consciente d’être dans le présent, mais elle ressent des états émotionnels ou physiologiques appartenant au passé.
Le flashback constitue une forme plus intense de reviviscence. Il se caractérise par une impression transitoire que la situation traumatique est en train de se reproduire ici et maintenant. Durant un flashback, le sentiment de présence dans le moment actuel peut être partiellement altéré. La personne peut temporairement perdre la distance temporelle avec l’événement, comme si le passé se superposait au présent. Cette altération peut s’accompagner de phénomènes dissociatifs plus ou moins marqués.
L'ensemble de ces phénomènes relèvent de mécanismes neurobiologiques automatiques liés aux systèmes de mémoire émotionnelle et de régulation de la menace.
Exposition répétée et reconsolidation mnésique aggravante
Un point central, souvent méconnu, concerne le mécanisme de reconsolidation de la mémoire et le risque qu’il comporte en cas d’exposition répétée à des contenus traumatiques.
La reconsolidation correspond au processus par lequel un souvenir, lorsqu’il est réactivé, redevient temporairement modifiable avant d’être à nouveau enregistré dans les circuits neuronaux qui le sous-tendent. Autrement dit, le rappel d’un souvenir n’est pas un simple visionnage passif : il rend la trace mnésique momentanément plastique.
Cette plasticité peut constituer une opportunité thérapeutique dans un cadre sécurisé. Mais elle peut également devenir un facteur de vulnérabilité lorsque la réactivation se produit dans un contexte émotionnellement chargé, non régulé et répété.
Lorsque des récits médiatiques détaillés de violences sexuelles activent un souvenir ancien dans un état d’anxiété, de colère ou de sentiment d’injustice, ces états émotionnels peuvent s’associer davantage au souvenir initial au moment de sa reconsolidation. Les faits ne changent pas, mais les associations émotionnelles et cognitives peuvent se renforcer.
Ainsi, l’exposition répétée peut contribuer à rigidifier certaines croyances telles que « le monde est dangereux », « les institutions ne protègent pas » ou « je ne suis en sécurité nulle part ». Le souvenir se reconsolide alors avec une charge émotionnelle accrue.
Ce mécanisme explique pourquoi certaines personnes ont le sentiment que leur traumatisme « repart en arrière » après une période d’amélioration. Ce n’est pas un retour au point de départ, mais une réactivation répétée dans un contexte défavorable à l’intégration.
La reconsolidation peut donc être thérapeutique ou aggravante selon le contexte.
Exposition médiatique et TSPT à manifestation différée
Un TSPT peut apparaître plusieurs mois ou années après l’événement initial. Cette manifestation différée peut survenir lorsque des déclencheurs répétés fragilisent des stratégies d’adaptation antérieures telles que l’évitement, l’hyperfonctionnement ou l’anesthésie émotionnelle.
L’exposition médiatique à des récits similaires peut jouer un rôle de facteur déclenchant secondaire en activant des réseaux mnésiques jusque-là relativement stabilisés.
Selon le DSM-5-TR, le trouble de stress post-traumatique nécessite une exposition à un événement impliquant menace de mort, blessure grave ou violence sexuelle, suivie de symptômes répartis en quatre catégories :
symptômes d’intrusion
évitement persistant
altérations négatives des cognitions et de l’humeur
altérations de l’activation et de la réactivité
Les symptômes doivent persister plus d’un mois et entraîner une altération significative du fonctionnement.
La CIM-11 retient trois dimensions principales :
reviviscence du trauma dans le présent
évitement persistant
sentiment persistant de menace
Elle distingue également le trouble de stress post-traumatique complexe, incluant des difficultés durables de régulation émotionnelle, une altération de l’image de soi et des perturbations relationnelles.
Implications en santé publique
Dans un contexte d’information continue, la répétition des contenus traumatiques peut maintenir un niveau d’activation physiologique élevé chez certaines personnes vulnérables.
La régulation de l’exposition, le repérage précoce des signes d’activation et l’accès à des prises en charge adaptées constituent des enjeux de prévention.
Reconnaître ces mécanismes ne pathologise pas les réactions mais permet de comprendre que certaines réponses émotionnelles sont liées au fonctionnement normal des systèmes de mémoire et de détection de la menace.
Comment se protéger face à l’exposition répétée aux récits traumatiques ?
Il ne s’agit pas d’éviter toute information ni de se couper de l’actualité. L’enjeu est de limiter une activation prolongée ou répétée des systèmes de détection de la menace.
La première mesure consiste à réguler l’exposition. L’information en continu favorise la répétition des contenus et l’intensification émotionnelle. Définir des temps précis de consultation, éviter l’exposition passive prolongée et privilégier des sources synthétiques plutôt que des récits détaillés pourrait réduire la charge d’activation.
Un second point concerne l’agentivité, c’est-à-dire la perception de contrôle sur ses choix.
Décider consciemment quand s’informer et quand interrompre l’exposition contribue à limiter le sentiment d’impuissance. L’agentivité agit comme un facteur de protection en renforçant la perception de contrôle interne.
Il est également utile d’identifier les signes précoces d’activation : tension corporelle inhabituelle, troubles du sommeil, irritabilité, rumination persistante, besoin d’isolement ou au contraire agitation accrue. Repérer ces signaux permet d’intervenir avant que l’activation ne s’installe durablement.
Sur le plan physiologique, les stratégies qui favorisent la régulation du système nerveux autonome sont pertinentes : respiration lente, mouvement corporel, contact social sécurisant, activités engageant l’attention dans le présent. Ces interventions visent à réactiver les systèmes de sécurité et à réduire l’hyperactivation.
Enfin, lorsque les symptômes persistent, s’intensifient ou altèrent le fonctionnement quotidien, une évaluation auprès d'un.e professionnel.lle peut être indiquée. Les approches psychothérapeutiques centrées sur le trauma permettent de travailler les processus d’activation et de reconsolidation dans un cadre sécurisé, en intégrant progressivement les souvenirs dans une continuité temporelle plus stable.
